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Najwa Barakat, "Sur le dos de la mondialisation", récit d'une rencontre marocaine au pluriel

Enviado por Mathieu Routier el Mié, 21/03/2007 - 12:30.

 

C’est que pour la rendre plus expressive, plus éloquente, mon œil de romancière a pris l’habitude de « défigurer » la réalité . Il a appris à la défaire, puis à la refaire, à la décomposer pour la recomposer, ceci afin de lui extirper ce qu’elle a de plus enfoui, de plus résistant, de plus inaccessible.

Or, cette fois ci, j’étais bien consciente que je n’étais plus libre. Car j’avais peur d’agresser. Car j’avais peur de manipuler. Et j’avais peur de rester muette ou de ne pas entendre.

Au seuil de chaque rencontre, de chaque réunion avec les gens de Tiflet et de Mqam talba, les deux petites bourgades marocaines où j’ai animé mes ateliers d’expression orale, je me vidais et je me remplissais de gratitude envers ces femmes et ces hommes qui acceptaient de jouer le jeu et qui, avec une désarmante générosité, m’offraient leur temps – denrée si rare et si précieuse dans ce monde rural fait de carences et de privations, oscillant continuellement sur la corde raide menant de la survie à la vie, et promettant au moindre faux mouvement, un sort tragique.

Face à moi, la visiteuse encombrante parachutée dans leur quotidien étriqué pour une raison aussi fortuite qu’inutile, ils s’exposaient, en exposant devant moi leur parole. Une parole chancelante et chétive au départ, car souffrant d’emprisonnement, d’obscurité et d’isolement. Une parole traumatisée, car d’emblée taxée d'infirmité, de folie ou d’ignorance. Une parole tue, car perpétuellement obligée de lutter contre sa peur de transgresser, de déranger, de désobéir.

Les ateliers d’écriture et d’expression orale que je propose, veulent se positionner dans un monde où règnent la confusion et le désordre, où des voix suprêmes répètent depuis la nuit des temps, des phrases, des slogans, des discours et des soi-disant vérités, paraissant découler d’une même gorge : une gorge cosmique qui vocifère et déverse sur nos têtes des tonnes et des tonnes de paroles embrasées, transformant nos cerveaux en statues de sel.

Des ateliers d’expression orale avec des citoyens du Monde arabe pour faire éclater la pierre, dépoussiérer les cerveaux, briser les carcans, libérer la parole ? Une initiative trop ambitieuse peut-être, sans doute, mais elle a au moins le mérite d’essayer de sonder le terrain, afin de témoigner…

***

Arrivée enfin à Tiflet (petite bourgade semi rurale) et à Mqam talba (petit bled rural), envoyée par Bridge initiative et encadrée par la fondation Zakoura qui mène des opérations de micro crédit sur tout le territoire marocain, j’ai pour mission d’animer plusieurs ateliers citoyens, autour du thème de la mondialisation.

Mon « public » si je puis dire, est composé essentiellement de groupes de femmes et d’hommes dont la majorité (mis à part un groupe mixte de jeunes instruits) est analphabète, vivant de l’agriculture, de l’élevage ou de la confection de tapis.

Le premier groupe est assis là, en face de moi. Des femmes de tout âge, avec des nouveaux-nés sur les bras ou des petits enfouis sous les jupons.

Les regards me fixent, des sourires s’esquissent.

Je prononce quelques phrases question de faire connaissance, de briser la glace : le mot écrivain les laisse impassibles ; par contre celui de libanaise, comme de la poudre, les enflamme. Un premier pont est jeté. Il est formé des récents malheureux évènements qui ont frappé mon pays. Je devine dans leurs yeux les images qu’elles ont vues, 33 jours durant, sur les écrans des télés du monde. Immédiatement, elles sont solidaires de moi. Spontanément, elles veulent me témoigner leur sympathie.

Un pont est jeté. Il faut que je l’emprunte. Je reste toutefois tourmentée par cette idée qui me martèle la tête : comment aborder ce truc bizarre, informe, élastique, qu’on nomme la mondialisation ? Comment déballer devant elles ce mot creux qui ne leur dit probablement rien ?

Consciente que je suis ici pour les aider à libérer leur parole, je m’interdis de jouer le rôle de celle qui « sait », qui est là pour expliquer, discourir. Par-dessus le pont, je jette toutes mes connaissances et lectures en la matière. Je me débarrasse de ces informations « superflues », afin de les atteindre complètement « vierge », identique à une page blanche.

Telle une phare scintillante dans la nuit de mes doutes, ce choix me guide et me rassure : discuter sans suivre un tracé préalable d’aucune sorte, voguer au gré de leurs mots, de leurs maux, suivre le vent du moment, de l’émotion, et abattre ces parasites de phrases conniventes, toutes faites. Etre présente, certes, mais à une distance suffisante, voire nécessaire, pour que la proximité ne se transforme pas en banalité…

Bon alors, c’est quoi pour vous la mondialisation ??

La mondialisation c’est une foule de choses disparates qui n’ont aucun lien entre elles, à part parfois une racine commune qui introduit une sorte de confusion entre des mots tels que monde / âlam, mondialisation / âoulama, et oulémas. Et voilà que la mondialisation devient par exemple un conseil de Savants qui légifèrent, interdisent ou légitiment en matière de religion !

Mais au-delà de l’anecdote, la mondialisation c’est : le monde, l’autre, le dehors, la périphérie, l’étranger. Une zone imprécise, mouvante, morcelée, vague, où il arrive que même des villes marocaines, situées à quelques centaines de Kilomètres de là, prennent position sur la carte de l’éloigné lointain.

Fondamentalement, les discussions menées autour du thème de la mondialisation, révèlent chez les participants deux niveaux de perception du monde: l’un politique, l’autre économique. Or, dans les deux cas, c’est bien ce petit carré lumineux qui trône en maître absolu dans tous les foyers - la télé -qui constitue leur seule ouverture sur le monde - fenêtre donnant sur un paysage complexe, souvent triste, leur renvoyant des images assez brouillées d’eux-mêmes et de leurs semblables.

Concernant le premier niveau, politique, tous les participants sont au courant de ce qui ce passe dans le monde. Mais ce « monde »-là a une cartographie bien particulière puisqu’il est confiné dans les frontières de quelques contrées en souffrance : c’est la Palestine et l’Irak en premier lieu. Puis c’est le Liban à cause de l’actualité toute récente. Et par extension, c’est aussi Israël et les Etats-Unis accusés d’être l’origine de tous les maux.

Vue sous cet angle, la mondialisation s’assombrit soudain pour devenir synonyme d’injustice, d’arbitraire, de partialité. Elle est par excellence l’« ennemi » cherchant à humilier l’Arabe, à déprécier l’Islam, à offenser le croyant, à usurper les valeurs et les coutumes d’une société et de sa culture, à dépraver les mentalités, à exploiter, à opprimer, à narguer, à démolir, à assassiner….

Dépassant toute préoccupation engendrée par un conflit politique, le second niveau de perception du monde se concentre sur le souci d’assurer sa gamelle, seul vrai catalyseur d’une conscience collective et d’un regard reliant le particulier au général, le privé au commun, le local à l’international.

C’est là où la mondialisation revêt un visage moins sévère, intégrant pour la première fois un nouveau continent, celui de l’Europe. Et c’est là où elle se transforme en un univers ouvert, expansif, peuplé d’une myriade de possibilités et d’objets convoités, de richesses et de progrès.

Semblable à un invité de marque traînant à sa suite toute sortes de présents, la mondialisation est une sorte de baguette magique obligeant le grand génie à réaliser tous les vœux de bonheur, de fortune et de prospérité.

Cependant, subsiste une latente angoisse vis-à-vis d’une menace ressentie consciemment ou inconsciemment. Vivant pratiquement des revenus de leurs activités agricoles et artisanales, les participants redoutent d’être emportés par le déferlement de produits bon marché qui semblent leur profiter autant qu’ils les empoisonnent : deux exemples sont souvent cités, celui des tapis chinois envahissant le marché et menaçant les tapissières de chômage, et celui des articles et des produits fabriqués au Maroc pour le compte des grandes firmes internationales qui réalisent aux dépens des ouvriers marocains des profits démesurés, mais qui, de l’avis des participants, permettent quand même à ces derniers de gagner leur vie…

Et qui est ce qui décide dans un univers mondialisé ?

Unanimement et sans la moindre hésitation, que ce soit sur un niveau, local, national ou international, les femmes clament haut et fort: ce sont les HOMMES !

Aucune correction, intervention, commentaire, tentative, ne les fera changer d’avis.

Quant aux hommes, ils citent unanimement et sans la moindre hésitation eux aussi, l’AMÉRIQUE !

Ensuite, et sans réelle conviction, ils parlent du « makhzen » ou des différentes figures d’autorité locale.

Conscients de l’absurdité de cet univers mondialisé, les divers groupes sombrent dans une sorte de déprime. Mais l’humour toujours présent dans les ateliers, sauve une fois de plus la situation puisqu’on décrète allègrement :

Le monde est une femme et c’est le président américain Bush qui est son homme ! Pauvre monde !

Evoquer la réforme de la Moudawwana visant à améliorer la condition juridique de la femme marocaine, laisse les femmes de marbre. Elles réalisent qu’il s’agit là de l’un des effets bénéfiques de la mondialisation qu’elles associent, dans ce cadre précis, à l’Occident. Mais elles insistent sur l’inutilité des nouvelles lois : les hommes finissent toujours par les contourner ou par les détourner à leur propre profit ! pour conclure que le progrès ne se décrète pas, qu’il est lié au changement des mentalités lequel est la responsabilité de l’homme et de la femme.

De leur côté, les hommes commentent : l’émancipation de la femme nuit aux hommes : elle fait baisser les salaires, place les femmes dans tous les secteurs de travail, et provoque le chômage des hommes.

Une autre anecdote est lancée en guise de conclusion :

Aux lois concernant le mariage, il faudrait rajouter une nouvelle clause : mondialisation interdite !!!

Et si on jouait à la dessiner sur un tapis, à l’associer à des images ou à des mots pour l’expliquer aux enfants par exemple, la mondialisation serait… ?

- Une sorte de livre… Non, une revue !

Oui, c’est ça la mondialisation. On l’ouvre, on tourne les pages, et plein d’informations et de photos et d’histoires, défilent

- Comme dessein sur mon tapis, je trace une forêt pleine d’arbres et de fleurs.

Pourquoi ? Parce que le Maroc est devenu beau et épanoui comme une belle forêt, comme une ravissante plante.

- Et moi je dessine un navire.

Car la mondialisation est synonyme d’immigration clandestine.

Car le navire évoque le voyage et la découverte du monde.

- Je ne sais pas ce que c’est exactement :

Je suis sûr que ce n’est pas quelque chose à manger.

Moi je crois que c’est un système politique

Mais non, je vous dis que c’est les autres. L’autre monde par lequel le malheur arrive. Il y a les arabes et les musulmans d’un côté, et de l’autre, il y a tous les autres …

- En un mot, la mondialisation c’est :

Une Mer

Une Labyrinthe

Une fenêtre

Un moyen

Le Capital

Le pragmatisme

Un mal nécessaire

Un virus…

Les ateliers se terminent autour d’une tasse de thé et de quelques gâteaux. Puis, il y a la photo du groupe, les poignées de mains, les embrassades, accompagnées de chaleureuses invitations, de remerciements et de salutations…

Les hommes et les femmes rentrent chez eux. Ils reprennent le rythme quotidien de leur vie normale.

Pendant un moment, ils se sont promenés sur le dos de la mondialisation, avant de lui faire leurs adieux, en lui souhaitant bonne chance.

Quelques pas plus loin, ils nous oublieront, elle et moi.

Il y en aura peut être qui nous ramèneront chez eux pour nous ranger aussitôt au fond d’une petite boîte de conserve, ou là où on garde en général les souvenirs superflus et tous ces « objets » trop originaux pour lesquels « ces gens-là »* n’ont, par malheur, jamais assez de place.

* Titre d’une chanson de Jacques Brel.

Enviado por Mathieu Routier el Mié, 21/03/2007 - 12:30.

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